Épictète
Un de mes disciples, qui avait quelque penchant pour la philosophie cynique, me demanda un jour ce que devait être le philosophe de cette secte, et ce qu'il fallait faire pour y réussir. -- Mon ami, lui répondis-je, tout ce que je puis te dire, c'est que tout homme qui entreprend une chose si grande, sans y être appelé des dieux, est aussi fou que celui qui entrerait dans une grande maison pour s'y comporter en maître, ou qu'un Thersite qui voudrait faire l'Agamemnon. -- Mais je m'accommoderai fort bien d'une guenille, d'un manteau tout rapiécé ; je coucherai à terre ; je prendrai une besace et un bâton, et je dirai des injures à tout le monde. -- Mon ami, si c'est en cela que tu fais consister cette philosophie, tu en juges fort mal. Le philosophe cynique est un homme pénétré de pudeur, et qui ne craint pas de s'exposer constamment à la vue des hommes, parce qu'il ne fait rien d'indécent. C'est un homme envoyé des dieux pour réformer les hommes, et pour leur apprendre par son exemple, que nu, sans bien, sans autre couvert que le ciel, et sans autre lit que la terre, on peut être heureux ; un homme qui traite les vicieux, quelque grands qu'ils soient, comme des esclaves ; un homme qui, maltraité, battu, aime et bénit ceux qui le battent et qui le maltraitent ; un homme qui regarde tous les hommes comme ses enfants, qui fait la ronde pour eux, qui l'avertit avec bonté et avec tendresse, comme un père, comme un frère, et comme le ministre des dieux mêmes ; un homme enfin que, malgré sa bassesse, les rois et les princes ne peuvent regarder sans respect. Et c'est ainsi qu'Alexandre a considéré Diogène.
Entretiens XLII
Souviens-toi de te comporter comme dans un banquet. Quand le plat, faisant le tour des, convives, arrive devant toi, tends la main et sers-toi comme il convient. S'il te passe sous le nez, n'insiste pas. S'il tarde, ne louche pas dessus en salivant mais attends qu'il arrive devant toi. Fais de même pour les enfants, pour une femme, pour les charges officielles, pour l'argent, et, un jour, tu seras digne de boire à la table des dieux. Mais si, les choses t'étant offertes, tu t'abstiens même d'y toucher, d'y jeter les yeux, tu seras digne non seulement de boire avec les dieux, mais de régner comme eux. C'est ainsi qu'ont vécu Diogène, Héraclite et leurs semblables, s'égalant par là aux dieux et gagnant le renom d'hommes divins.
Manuel
Diogène déclarait : «La mort n'est pas un mal, puisqu'elle n'est pas un déshonneur. La renommée est un bavardage de sots.» «La nudité, disait-il encore, est préférable à la toge pourpre, et se coucher sur un sol nu, c'est le plus doux des grabats.» Et comme preuve de ce qu'il avance, il apporte sa propre assurance, son imperturbabilité, sa liberté, et, en outre, son petit corps trapu et resplendissant de santé. Entretiens, I, 24, 6-8