Démétrius de Corinthe, Ier siècle après J.C, ami de Sénèque
On reprit ensuite le procès entre Musonius Rufus et P. Céler. Céler fut condamné et les mânes de Soranus vengés. Ce jour, signalé par la sévérité publique, eut aussi son triomphe privé : Musonius recueillit la gloire d'avoir accompli un grand acte de justice. L'opinion jugea autrement Démétrius, philosophe cynique, qui s'était montré plus ambitieux de renommée que d'estime, en défendant un criminel déjà convaincu. Céler lui-même ne trouva ni courage dans le péril, ni paroles pour se justifier.
L'opinion jugea autrement Démétrius, philosophe cynique, qui s'était montré plus ambitieux de renommée que d'estime, en défendant un criminel déjà convaincu.
Tacite, Histoires, IV, 40
Sénèque
C'est une belle pensée de Demetrius le Cynique, grand homme, à mon avis, même en le comparant aux plus grands hommes: "Qu'il est plus avantageux de posséder un petit nombre de préceptes de sagesse, à sa portée et à son usage, que d'en avoir appris beaucoup qu'on n'a pas sous la main. De même, ajoutait-il, un bon lutteur n'est pas celui qui connaît à fond toutes les postures et toutes les manières de s'enlacer dont on fait rarement usage contre un adversaire, mais celui qui s'est exercé longtemps et soigneusement sur un ou deux mouvements, et qui attend patiemment l'occasion de les appliquer. Peu importe, en effet, qu'il sache beaucoup, pourvu qu'il en sache assez pour vaincre. Ainsi, dans nos études philosophiques, il est beaucoup de choses de pur agrément, peu qui contribuent à la victoire (…)
Je viens de vous citer Demetrius, que la nature me paraît avoir fait naître de nos jours, afin de montrer que nous étions incapables de le corrompre, et lui incapable de nous corriger; homme d'une sagesse accomplie, quoiqu'il n'en convienne pas, ferme et constant dans ses principes, d'une éloquence mâle, bien que négligée, et s'inquiétant peu de mots, mais se laissant aller au mouvement de son esprit, et marchant sans relâche vers son but. Sans doute la Providence lui donna tout à la fois et cette vie exemplaire, et ce genre d'éloquence, pour que notre siècle eût en lui un modèle et un censeur (…)
A ce Demetrius si quelque dieu voulait livrer la possession de toutes nos propriétes, à la condition expresse qu'il ne pût donner à son gré, j'ose affirmer qu'il les rejetterait en disant : "Non, je ne me chargerai pas d'un fardeau si embarrassant, et je ne plongerai point un homme libre dans cette fange profonde. Pourquoi m'apporter les maux réunis de tous les peuples? Je n'accepterais pas même vos richesses avec la permission de les distribuer, parce que je vois bien des choses qu'il ne me convient pas de donner. Je veux embrasser d'un coup d'oeil ces objets qui éblouissent les yeux des peuples et des rois. Je veux voir les objets que vous achetez au prix de votre sang et de votre existence. Présentez-moi d'abord les dépouilles du luxe étalées méthodiquement, ou, ce qui vaut mieux, accumulées en masse, je vois l'écaille de la tortue artistement découpée en lames déliées ; je vois l'enveloppe des animaux les plus lents et les plus difformes achetée des sommes énormes, et cette bigarrure qu'on admire, imitée au naturel à l'aide de couleurs composées. Je vois plus loin des tables dont la valeur est estimée égale à la fortune d'un sénateur, et faites d'un bois d'autant plus précieux, que l'arbre, plus maltraité de la nature, s'est contourné en un plus grand nombre de noeuds. Je vois des vases de cristal, dont la fragilité augmente le prix car le péril, qui devrait mettre en fuite le plaisir, en est pour les insensés le principal assaisonnement. Je vois des vases murrhins: c'eût été, en effet, trop peu pour la fureur du luxe, si l'on ne se passait à la ronde dans d'immenses pierres précieuses les breuvages qu'on va bientôt vomir. Je vois des perles qui ne sont pas uniques pour chaque oreille; car déjà les oreilles sont accoutumées à porter des fardeaux. On les accouple deux à deux, et, par-dessus, on en met d'autres. Les hommes ne se croiraient pas assez asservis à la folie des femmes, s'ils ne suspendaient deux ou trois de leurs patrimoines à chaque oreille de leur maîtresse. Je vois des vêtements de soie, si l'on doit nommer vêtement ce qui ne protège ni le corps, ni la pudeur; des habillements avec lesquels une femme ne pourrait jurer qu'elle n'est pas nue. Voilà ce qu'on cherche à grand prix, ce qu'on va demander à des nations dont le commerce nous était inconnu, afin que, dans leur chambre à coucher, nos matrones ne puissent pas montrer à leurs amants plus qu'elles ne montrent au public" (…)
C'est pourquoi, lorsque l'empereur Caïus offrit à Démétrius deux cent mille sesterces, il les refusa en riant, ne pensant pas même qu'une pareille somme méritât qu'on se fit honneur du refus. Grand dieux! à quel bas prix on voulait honorer ou corrompre cette âme ! Rendons hommage à ce grand homme. Je l'entendis prononcer une belle parole, lorsque, étonné de la folie du prince, qui avait cru pouvoir le gagner à si bon marché, il dit: "Si l'empereur avait résolu de m'éprouver, ce n'eût pas été trop que l'offre de tout son empire".
Des bienfaits, VII
Pourquoi n'y aurait-il pas quelqu'un aussi de trop riche, aux yeux de ceux pour lesquels Demetrius le Cynique est moins pauvre qu'il ne faut? Cet homme plein d'énergie, qui lutte contre toutes les exigences de la nature, et qui est plus pauvre que tous les autres cyniques, en ce que, ces derniers s'étant interdit de posséder, lui, il s'est interdit même de demander, eh bien! au dire de ces gens-là, il n'est pas assez indigent : car, voyez-vous ? ce n'est pas la doctrine de la vertu, c'est la doctrine de l'indigence, qu'il a professée.
De la vie heureuse
Gardez-vous pourtant de croire cette foule qui s'agite autour de vous. De tous les maux, il n'y en a pas un qui soit intolérable ou trop cruel. Ils s'accordent à craindre la mort, et vous, vous la craignez sur parole. Quoi de plus insensé que de craindre des mots ? Notre ami Démétrius disait avec esprit: Je regarde les discours des ignorants comme les vents qui s'échappent de leurs entrailles; et peu m'importe si le son vient d'en haut ou d'en bas. Quelle folie de craindre d'être diffamé par des gens mal famés ! Vous avez sans raison redouté la renommée ; avec aussi peu de fondement vous avez craint des événements que vous ne craindriez pas si la renommée ne vous y eût forcé. Quel tort peuvent faire à l'homme de bien les mauvais bruits? qu'ils n'en fassent pas davantage à la mort, dans notre esprit! La mort, on en parle mal aussi; mais pas un de ceux qui l'accusent n'en a fait l'épreuve : c'est une grande témérité, que de condamner ce qu'on ne connaît pas. Mais ce que nous savons, c'est à combien de personnes elle est utile, combien elle en délivre des tourments, de la pauvreté, des plaintes, des supplices, de l'ennui! Nous ne sommes donc au pouvoir de personne, puisque la mort est en notre pouvoir.
Lettre à Lucilius 91
Voyez Caton, quand il tourne contre sa noble poitrine ses mains vénérables, et quand il élargit sa blessure trop étroite. Lui souhaiterez-vous un meilleur sort? le plaindrez-vous? ou bien le féliciterez-vous? Ceci me fait souvenir d'un mot de notre Démétrius, qui appelle mer morte une vie tranquille que n'a troublée aucun accident de fortune. Ne rien éprouver qui vous excite, qui vous ranime, dont la nouvelle et l'arrivée mettent votre courage à l'essai, ce n'est point là de la tranquillité ; c'est croupir dans le repos, c'est un état de calme plat.
Lettre à Lucilius 67
Peut-il être une félicité plus à notre portée? Descendez à un point d'où vous ne puissiez craindre de tomber. Vous trouverez un sujet d'encouragement dans le tribut même de cette lettre, tribut que je vais payer à l'instant. Vous allez m'en vouloir, mais n'importe ; je prends encore Epicure pour mon trésorier: « Croyez-moi, dit-il, vos discours seront plus imposants, si vous les prononcez sur un grabat, et sous les haillons : en cet état, on fait plus que parler, on prouve. » Quant à moi, les paroles de notre Démétrius me font une bien autre impression, depuis que j'ai vu ce philosophe nu et couché sur un lit qui eût fait honte à de la litière ; ce n'est plus à mes yeux l'interprète, c'est le martyr de la vérité.
Lettre 20
J'ai du loisir, mon cher Lucilius, beaucoup de loisir, et partout où je suis, je suis toujours à moi. C'est que je me prête aux affaires au lieu de m'y livrer, et que je ne cherche pas les occasions de perdre mon temps. En tel lieu que je m'arrête, je dirige à volonté mes pensées, et médite sur quelque objet utile. Lorsque je me suis donné à des amis, c'est sans renoncer à moi-même, et je ne passe pas mon temps avec ceux dont une circonstance fortuite ou quelqu'un des devoirs de la vie civile m'a rapproché, mais avec tous ceux que je connais pour gens de bien. Ceux-là, en quelque lieu qu'ils soient, à quelque siècle qu'ils appartiennent, mon esprit est tout à eux. Démétrius, le meilleur des hommes, me suit partout, et je laisse de côté ces gens empourprés, pour causer avec cet homme demi-nu et l'admirer. Et pourquoi ne l'admirerais-je pas? je vois qu'il ne lui manque rien. On peut tout mépriser; mais posséder tout est impossible. La plus courte voie pour être riche, c'est le mépris de la richesse. Mais telle est la manière d'être de notre Démétrius, qu'il semble moins professer le mépris de la fortune, qu'en abandonner la possession aux autres.
Lettre 62